Publié dans Bulletin de liaison#2 -Moc Hainaut Centre – Edito Espace de revendications.
Nous vous présentons l’éloquent texte écrit par le philosophe et professeur d’éthique du droit à l’UCL ainsi que Vice -Président du MOC Hainaut Centre, Marc Maesschalck.

Rassurez-vous ! Pas plus que certains diseurs de bonne aventure ou prétendus voyants, je ne détiens de boule de cristal capable de prédire l’avenir, encore moins de l’écrire. Il s’agit ici d’essayer ensemble d’anticiper. N’est-ce pas ce qui nous a cruellement fait défaut pour affronter cette catastrophe ? Les alarmes de l’OMS ont résonné depuis début janvier, mais dans un pays sans majorité fédérale, emmêlé dans ses contradictions politiques et qui a fini par se retrouver démuni devant le fléau. Démuni, cela signifie sans capacité suffisante de remplir les missions vitales de l’intérêt public et donc sans capacité de garantir la protection des plus vulnérables. 

Anticiper aurait impliqué, comme les États durement frappés par le SRAS dans le passé à Taïwan ou en Corée du Sud, d’avoir des plans de réponse à ce genre de risque épidémique majeur. L’anticipation permet d’éviter l’urgence, la panique et les réflexes conditionnés de la médecine de guerre ou de catastrophe orientée vers le triage des victimes en fonction des ressources immédiatement mobilisables. Un médecin militaire disait que cette pandémie lui rappelait ses interventions en contexte d’ouragan. Et, de fait, la situation vécue semblait reproduire la réponse dans l’urgence à des moments de catastrophe avec des infrastructures dévastées, comme lors du tsunami, ou du tremblement de terre en Haïti. Sauf que dans nos pays, les infrastructures n’étaient pas dévastées. Malgré une somme immense de bonnes volontés et de compétences, elles se sont avérées, du point de vue des résultats obtenus, mal préparées, mal gérées sur le plan des urgences de masse de santé publique, voire obsolètes sur le plan du matériel et des réserves stratégiques. C’est bien entendu à ce niveau que l’anticipation et la préparation changent la donne, comme on a pu l’observer dans plusieurs pays voisins. Et cela ne se joue pas au niveau d’un hôpital, ni d’un réseau hospitalier, ni à celui d’une maison de repos. C’est un enjeu de politique publique et donc de démocratie. Le pari d’agir de manière curative, plus que préventive, de retarder au maximum la réaction, plutôt que d’intervenir de façon proactive, a mis en danger la vie d’autrui.

Certes, il est juste de dire « attendons sagement le temps des bilans, sans précipiter les diagnostics ». Il est certain que l’anticipation n’a rien à voir avec les règlements de comptes et les jugements hâtifs pour se donner bonne conscience et nier le traumatisme subi collectivement. Soit. Il ne s’agit pas pour autant de tourner la page et d’entrer dans la frénésie des rattrapages et de la relance économiques. Il y a des problèmes sociaux et politiques à régler, qui demandent autre chose que du lobbyisme efficace et une ligne de crédit. Anticiper est aussi pour nous une urgence qui demande de réfléchir collectivement. Il nous faut, dès à présent, anticiper la résurgence de nos faiblesses pour éviter le retour des erreurs et, par exemple, éviter une relance tout aussi paniquée que l’arrêt et le confinement. Car ce qui est en jeu politiquement dans le contextuel actuel, c’est de se donner les moyens d’une transition politique vers une société plus démocratique dans sa gestion des risques, après plusieurs épisodes qui ne se sont soldés que par des restrictions des libertés et des acquis sociaux : finance, terrorisme, climat. Soit l’ordre technocratique prend définitivement le pouvoir en décrétant l’urgence permanente, soit nous anticipons les dispositifs capables d’assurer la participation dans ces situations de stress.

C’est pourquoi nous avons besoin d’une mobilisation forte de la société civile en faveur d’une commission en mesure de faire la vérité sur ce qui s’est passé durant cette crise, notamment dans les homes, et mesurer ainsi l’inefficience des solutions au tout technocratique. Nous avons su réclamer ce genre de dispositif pour accompagner des transitions politiques dans des pays en crise ; il est temps d’appliquer à nous-mêmes nos bons principes. Faire la vérité, élucider les causes est nécessaire pour avancer sans répéter les erreurs. Pour anticiper, le rapport à la vérité est vital. Il faut oser scénariser la sociologie des décisions absurdes qui affaiblissent nos capacités collectives de résilience. 

La deuxième chose à prendre en compte pour anticiper, au-delà de cette question primordiale de vérité sur les déficiences des pratiques en cours, c’est l’horizon sur lequel profiler les futures actions à mener. Cet aspect des choses est capital, car déjà à ce niveau, bien des sirènes contradictoires résonnent. On n’est pas sorti actuellement du risque pandémique et penser dès maintenant en termes « d’après » est une erreur capitale. Il faut plutôt compter avec une situation transitoire, peu importe qu’elle soit entre douze et dix-huit mois (le temps des fameux vaccin), voire moins peut-être si la force du virus venait à s’atténuer, nous dit-on. Le fait est que raisonner simplement en termes de fin de la catastrophe et de début d’un processus de reconstruction ne correspond pas à la réalité. Nous avons basculé depuis des années dans un mode de société que l’on nomme la société des risques (financier, sécuritaire, alimentaire, sanitaire et bien entendu climatique) que nous n’avons cessé de dénier, en essayant de supprimer l’idée de contrôlabilité des risques (par la puissance publique) et de lui substituer une idée assurantielle des risques : en fractionnant le risque en autant de quantités individuelles commercialisables (chacun ses quotas de pollutions, son niveau de couverture santé, etc.). Nous payons aujourd’hui de façon directement palpable l’erreur de ce déni collectif déjà criant dans la gestion environnementale. Cette crise confirme l’absence d’anticipation des exigences d’un monde vivable pour tous. Il apparaît aujourd’hui que nous n’avons plus d’autre choix que d’adapter les modes de fonctionnement et de décision pour vivre en contexte de risque pandémique, lequel a partie liée avec d’autres déterminants comme le risque climatique. Notre horizon correspond donc à du moyen terme et ce moyen terme doit influencer notre capacité à garantir ce qui importe pour nous dans nos modes de vie et de décider ensemble à long terme.

Ce moyen terme est cependant le temps de tous les risques pour l’évolution du système social et politique que nous avons connu avant la pandémie et sans doute depuis la crise des années 20. Puisque le recours aux technologies a été vendu comme une planche de salut pour l’économie (télétravail, enseignement à distance, loisirs virtuels), les réponses technologiques semblent une évidence : connecter, tracer et contrôler. Tous les acteurs économiques qui disposent de systèmes de diagnostic à distance, de plates formes numériques pour la santé ou la sécurité, s’affairent pour proposer leurs solutions onéreuses et liberticides. C’est à la fois étonnant et effrayant, car tout ce qui a dû être mis en place pour garantir la survie dans cette épreuve est basé au contraire sur la proximité et le contact. A commencer par les soins vitaux. Ils ne sont pas virtuels. Le besoin de masques et autres protections, c’est pour rendre le contact et la proximité possibles malgré tout, pas pour l’éliminer. Que peut une plate-forme à distance pour des violences conjugales, des féminicides, des enfants battus, des usagers isolés sans mobilité, des personnes déprimées, confinées et déconnectées. Tout ce qu’ont fait les organisations de la société civile basées sur la solidarité, c’est maintenir le contact, activer les déplacements essentiels, créer les conditions de la coopération et de l’entraide à un niveau invisible pour le suivi à distance. Car c’est bien l’essentiel que manque le suivi à distance.

Anticiper à moyen terme, c’est donc garantir et renforcer les capacités d’action solidaires, car elles sont les seules à pouvoir établir le contact avec les besoins essentiels. Mais ce genre de « politique » nécessite aussi – et ce sera notre troisième élément – la concertation, la participation et les rapports de force. Tout ce que la technocratie honnit, parce qu’elle y voit une perte de temps par rapport à ses schémas gestionnaires d’optimisation et de rentabilisation des rapports sociaux (genre x minutes pour tel type de soin = économiser/réduire les coûts sur la proximité). Or, c’est bien à ce niveau que la plus grande vigilance est de mise. La discussion suppose de pouvoir manifester des désaccords, voire de créer des situations de blocage pour être entendus et reprendre, sur de nouvelles bases, la négociation. Rien de tout cela dans le monde virtuel et confiné, réduit aux échanges peaufinés et convenus, voire aux jeux de rôles attendus. Une démocratie est-elle possible dans un tel contexte ? Sur quelle base anticiper la nécessaire adaptation de la démocratie ? Pour le moment, l’urgence a favorisé le repli sur des valeurs-refuges qu’il est impératif, je crois, de considérer ensemble, comme je voudrais le montrer. D’une part, une première valeur-refuge est le minimalisme du système représentatif, usant de son autorité de délégation et peinant à décider d’une ligne sous la pression des différents groupes d’intérêts habitués à agir hors des cadres représentatifs. D’un autre côté, on trouve comme autre valeur-refuge, et c’est ce qui essentiel à comprendre, la culture de la subsidiarité qui nous caractérise. Les niveaux de pouvoir les plus locaux tentent de combler le vide ou les errements des niveaux plus élevés, en prenant des décisions sur le micro-domaine qui est le leur :  un home, une école, un hôpital, une commune, un service chômage, une association de soins à domicile, etc. Ces niveaux de pouvoir, parce qu’ils satisfont aux critères de proximité et de contact, apportent des réponses pertinentes et essentielles. Mais attention ! Ils créent aussi par leur suppléance une illusion de normalité et contribuent malgré eux à cacher un problème plus fondamental :  en l’absence de coordination transversale et verticale, impossible de répondre à une menace globale sans reproduire la disparité sociale et accentuer la faiblesse des plus faibles. La plus-value de la coordination verticale réside dans le relais qu’elle permet d’établir avec des niveaux supérieurs d’information et de coordination, sur le plan européen (UE) et sur le plan mondial (OMS), de manière à compenser au maximum l’aberration des segmentations, voire des compétitions territoriales. Toutefois, une autorité centrale, une task-force, peut décider tout ce qu’elle veut si, dans l’heure, un pouvoir local choisit de prendre une autre direction. La réponse centraliste à ce problème est connue :  il faut plus de soumission, plus de contrôle, pour soi-disant plus d’efficacité. Or, c’est justement là que le bât blesse. Plus de centralisme, en fait pour moins d’efficacité, car les conditions de proximité et de contact sont manquées.

Il nous manque donc un mécanisme transparent de coopération entre d’une part le système représentatif, déjà en crise avant la pandémie et, d’autre part, le niveau subsidiaire de la société civile, effectif quant à lui dans ses missions de contact et de proximité. Il est donc de la première importance de réduire l’espace occupé actuellement par la technocratie et une kyrielle d’experts autoproclamés (sans expérience avérée des situations de pandémie) et de redonner l’espace démocratique aux acteurs de la société civile, associations professionnelles et associations citoyennes en priorité. En contexte de confinement, l’espace public n’a pas été uniquement suspendu ou réduit. Il a été confisqué, mis en scène par ceux qui disposent des moyens de communication, par ceux qui ont un mandat de représentation et par leurs cooptés. Il n’est pas utile d’entendre toujours plus d’experts, mais plutôt de rendre la parole à tous les acteurs concernés, tant ceux qui ont lutté pour assurer la continuité des soins et de l’aide sociale à tous les niveaux où c’était nécessaire, que ceux qui ont subi de lourdes pertes, humaines d’abord quand elles ou ils ont été atteints eux-mêmes ou à travers leurs proches, mais aussi des pertes matérielles mettant en péril leur survie quotidienne, leur qualité de vie, leur lien social. Contre son occupation par des discours basés sur les savoirs préconçus, hors des conditions réelles, il faut rendre l’espace public confisqué à de véritables porte-paroles pour comprendre réellement l’impact de la situation et cesser de surestimer la fiabilité des indicateurs ordinaires pour lire une situation qui ne l’est pas. On parle désormais de plan social à taille d’un pays, de contrôle des prix, d’allocation d’urgence et de maintien du pouvoir d’achat.

Pour anticiper de manière crédible, l’enjeu est de se projeter dans une logique d’apprentissage à moyen terme, en rendant la voix aux acteurs de proximité et de contact dans des structures décisionnelles, de façon à sauvegarder la participation et le pouvoir de contestation comme conditions d’une réponse efficace au péril que nous connaissons. L’anticipation, dans ce cadre, c’est d’abord prendre conscience qu’à moyen terme, une réponse participative et coordonnée à la crise que nous essayons de traverser est à construire ensemble et est tout sauf gagnée, vu les restrictions des interactions entre besoins de proximité et de contact d’un côté et, de l’autre, espace de communication/concertation pour la décision. Pourtant de cette réponse participative dépend l’activation des seules solutions qui permettront de sauver des existences, par la proximité et le contact solidaires. Activer la résilience par la solidarité de prévention plutôt que l’affaiblir par la technocratie de surveillance de l’anticipation.

Face aux circonstances actuelles, quatre pistes au moins me semblent essentielles à suivre : 

–       1. Trouver les voies et moyens raisonnables et équitables d’une commission chargée de faire la vérité sur ce qui nous est arrivé et la manière dont nous l’avons géré.

–        2. Instaurer de toute urgence une plate-forme de concertation de la société civile 

–      3. Reconnaître le rôle prioritaire d’un renforcement des actions de proximité et de contact (en fonction des indications de la plate-forme de concertation).

–      4. Valoriser la parole des acteurs de proximité et de contact comme une forme d’expertise à part entière.

 

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